La notion d’espèce «nuisible» supprimée ou seulement un tour de passe-passe sémantique?

Ois Nat, le 22 novembre 2016 –

Le projet de «Loi Biodiversité» a enfin été adopté après un parcours pour le moins, bousculé. Les lobbies de la chasse et de l’agriculture intensive ont été puissants au Sénat et chez certains députés et ont imposé un retour en arrière après chaque lecture. Effectivement l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS) n’a pas été intégré à l’Agence Française pour la Biodiversité, le puissant monde cynégétique ayant peur que ses intérêts soient mal représentés au sein de cette dernière. Il y a eu  aussi le refus de la reconnaissance du statut d’être sensible à la faune sauvage, le refus d’interdiction de la chasse à la glu et de la chasse en période de reproduction et de dépendance des jeunes concernant les nouvellement nommés: « animaux susceptibles d’occasionner des dégats ».   Voir l’Article L424-10 du Code de l’environnement

«Les discussions ne furent que rarement à la hauteur des enjeux, les lieux communs, les affirmations gratuites, voire les moqueries s’accompagnant d’un véritable déni des connaissances scientifiques…

Le débat sur le rôle des associations de protection de la nature dans la connaissance de la biodiversité, lors des discussions sur les plans d’action en faveur des espèces menacées, a montré le mauvais esprit de quelques parlementaires, et surtout leur méconnaissance profonde des enjeux et acteurs dans ce domaine.

De manière globale, les régressions successives introduites à chaque lecture, principalement par le Sénat montrent, au-delà d’un cynique jeu politique, qu’une majorité de sénateurs et une minorité de députés n’ont clairement pas pris la mesure de la situation, ni de leur responsabilité vis-à-vis des générations futures.» Extrait du CP commun du 21-07-2016 de la LPO-FNE-Humanité et Biodiversité-fondation Nicolas Hulot-WWF-ANPCEN

 

Voir aussi le site Médiapart : La loi sur la biodiversité a été votée

 

Mais arrêtons-nous au 157ième article de la loi pour la reconquête de la biodiversité, sujet de ce post :

L’article 157 de la nouvelle « loi biodiversité » fait disparaitre le terme «nuisibles» pour le remplacer par espèces «susceptibles d’occasionner des dégâts» et/ou par espèces «non domestiques».

pdf Article 157 – LOI n° 2016-1087 du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages – Legifrance

 

Comme nous l’avons toujours exprimé, la notion de nuisible (voir sur notre site: Un point sur les notions de « nuisible » et prédateur ) s’appliquant à la faune sauvage est un non-sens écologique et ne recouvre aucune réalité scientifique.

Nous souhaiterions que ces changements de vocabulaire ne soient pas que sémantique, provoquent une évolution des représentations des espèces sauvages et aboutissent à un arrêt des destructions de ces espèces qui soi-disant occasionnent des dégâts.

Mais nous redoutons que sur le terrain, les termes «susceptibles d’occasionner des dégâts» ne changent rien au massacre de ces animaux pour lesquels le seul point de vue de l’administration, des chasseurs et des piégeurs sont des éléments à charge le plus souvent très discutables. Au contraire depuis quelques temps de nombreuses incitations à déclarer des dégâts sont faites par les fédérations de chasse, les associations de piégeurs et les syndicats d’agriculteurs, par tous les moyens de communications à leur disposition. Ils créent ainsi un besoin inutile voire lucratif alors que des solutions alternatives peuvent être mises en place. Tuer la nature rapporterait-il plus que la préserver ?

 

Les termes «non domestiques» et «susceptibles d’occasionner des dégâts» utilisés dans le cadre de la réglementation de la chasse, nous inquiètent beaucoup et ils pourraient élargir le champ d’action des tueurs de la biodiversité à d’autres animaux sauvages qui n’étaient pas jusqu’ici inclus dans l’ancienne dénomination de «nuisibles».

pdf Article L427-6 du code de l’environnement – motifs destruction d’espèces non domestiques

 

Voici la réaction d’un adhérent, Gilles Jaquemin (Université de Lorraine):

« L’Homme et tous les autres êtres vivants partagent un même espace de vie (leur environnement). Ils en utilisent les ressources, et par conséquent, une partie de ces ressources (espace et nourriture essentiellement…) est forcément commune à un grand nombre d’espèces. Celles-ci se trouvent de ce fait en compétition.

L’expression « susceptible de provoquer des dégâts » sonne certes mieux à l’oreille que les termes « nuisible » ou « malfaisant », hérités d’un autre âge, et il est heureux qu’enfin ils aient été abandonnés. Cette expression très subjective (pour qui, ces « dégâts »?) ne recouvre pourtant rien d’autre que les effets de cette compétition; les dégâts dont il est question ne sont rien d’autre que les effets sur leur environnement qu’exercent les espèces concernées. Toutes les espèces vivantes agissent sur leur environnement (en mangeant, en se déplaçant, en s’abritant, en se reproduisant, etc…). Vivre, C’EST agir sur son environnement. Une espèce vivante n’est pas une potiche sur une étagère. L’Homme lui aussi exerce un effet sur son environnement, et autrement plus puissant, décuplé par ses moyens techniques, et le nombre explosif de ses représentants! Les autres espèces sont, hélas pour elles, incapables de légiférer pour considérer l’impact humain sur leur environnement comme des « dégâts ». Elles sont seulement les victimes muettes d’exterminations parfaitement légalisées, et officiellement organisées, au prétexte que certains effets de la compétition avec elles contrarient les intérêts humains, ce qui est à peu de choses près la définition d’une compétition. On reproche donc à ces espèces d’être des compétitrices de l’Homme. Or toutes le sont, à des degrés divers. A partir de quel degré considère-t-on que cette compétition devient inacceptable et « justifie » des mesures d’extermination? La question est sérieuse et n’est jamais posée clairement! C’est une question d’autant plus sérieuse que prétendre préserver la biodiversité (des espèces et des écosystèmes) c’est obligatoirement accepter cette compétition. Jusqu’où décidons-nous de l’accepter? Si nous ne la tolérons que dans la mesure où elle ne contrarie pas nos intérêts, c’est que nous ne l’acceptons pas du tout.

Ainsi, même en dehors de toute considération d’ordre moral ou affectif, il existe une contradiction majeure entre une volonté affirmée de préserver la biodiversité d’une part et des décrets comme celui-ci d’autre part, visant à renforcer la destruction des animaux « susceptibles d’occasionner des dégâts ». Cette question fera-t-elle un jour l’objet d’un débat clair? Afin que le flou hypocrite qui recouvre ces questions soit enfin dissipé, et qu’une conduite écologiquement responsable, cohérente et transparente soit décidée… »

 

 

renarde photo©Annie Barthelemy

Rien ne change pour elle, elle sera massacrée comme ses frères et sœurs