Les chasseurs, experts «scientifiques» pour la conservation des espèces ?

Ois Nat, le 3 septembre 2018 –

 

Tout le monde sait que l’attention des chasseurs pour quelque bestiole sauvage que ce soit ne vient pas d’une sensibilité vis-à-vis de la biodiversité et de ces animaux. Il faut connaître ces derniers (voire se les approprier!) et entretenir leurs milieux etc….mais c’est uniquement parce qu’ils sont ou seront CHASSABLES.

 

Aujourd’hui les chasseurs ne sont plus seulement les « grands défenseurs de la biodiversité ». Ils sont en passe de devenir des spécialistes avertis, EXPERTS des oiseaux migrateurs, grâce à l’ISNEA, Institut scientifique « pour la conservation des espèces » ! Les comptages, observations ou statistiques par l’ISNEA (sur les oies cendrées, canards, pigeons, grives et autres) pourraient être louables si tout cela était collecté à des fins sincèrement respectueuses des espèces. C’est ce que veulent laisser croire les chasseurs adhérents à l’ISNEA….

Or, qu’il s’agisse des administrateurs, adhérents/participants, contributeurs ou mécènes, le réseau de l’ISNEA est issu EXCLUSIVEMENT du monde de la chasse aux migrateurs et au gibier d’eau.

Traçage des oiseaux migrateurs grâce aux comptages visuels, signalements de passages par les chasseurs, balises GPS (oies), diffusion de cartes satellites avec flux migratoires datés/actualisés, météo, comptage par « récolte » des ailes (canards), tableaux de chasse, commentaires, etc…Tout cela est partagé au quotidien sur Internet par des chasseurs enthousiastes, pour une traque cynégétique féconde…et bien plus efficace. . Une mine d’infos pour ne rien louper des passages, affuter les cartouches à l’heure près, au lieu près… Et flinguer à tout va.

 

Image diffusée lors de l’AG 2018 de la fédération de chasse de Meurthe et Moselle

 

A lire aussi sur Médiapart l’enquête de Lucile Leclair (avec Yves Adaken) :

site web Internet L’histoire secrète du radar offert par Xavier Bertrand aux chasseurs – Médiapart.fr 31-08-2018

Lire encore :

site web Internet Case «radar» au jeu de l’oie pour les chasseurs des Hauts-de-France – GON Groupe ornithologique et naturaliste du Nord – Pas-de-Calais – 29 avril 2018

 

Panneau chasse étang Aude

 

L’histoire secrète du radar offert par Xavier Bertrand aux chasseurs – 31 août 2018 Par Lucile Leclair (avec Yves Adaken) (Médiacités)
Le jour de l’inauguration du radar ornithologique de la fédération régionale des chasseurs des Hauts-de-France, le 12 avril dernier, Willy Schraen est tous sourires. Le grand chef des chasseurs français, triple président à l’échelon départemental, régional et national, tient là son symbole « d’une science au service d’une chasse durable ».
Il a réuni des adhérents et des élus locaux, en tout une centaine de personnes, autour d’un invité d’honneur, Xavier Bertrand. Le président de la Région Hauts-de-France, financeur principal du radar, n’aurait manqué le déplacement pour rien au monde. En costume-baskets et sans cravate, il est venu en ami de la confrérie des fusils. « Cet outil est la preuve de l’apport des chasseurs à la connaissance de la biodiversité », approuve-t-il.
Peut-être (nous reviendrons sur cette affirmation ci-après)… mais pas seulement. Le radar est surtout la manifestation concrète d’une alliance politique qui a vu Xavier Bertrand faire entrer plusieurs responsables de fédérations de chasseurs au sein de l’assemblée régionale afin de leur confier la politique de l’environnement. « Restez comme vous êtes, avec votre fraîcheur, avec parfois aussi vos maladresses », leur a encore lancé le président de la Région. Les chasseurs sont en effet désormais au pouvoir, et ils ne se privent pas de le faire savoir… Notamment aux associations écologistes réputées anti-chasse.
Le lieu choisi pour présenter leur petit bijou technologique ne doit d’ailleurs rien au hasard: la réserve naturelle de la baie de Canche, non loin des dunes d’Étaples. Elle comprend un lieu emblématique, la plage des Pauvres, sur laquelle ils chassent illégalement depuis 30 ans. Le tribunal administratif de Lille leur a donné tort en juin 2017 mais ils continuent de revendiquer haut et fort le droit de tirer sur les oiseaux de passage.
Le radar est représentatif de la volonté des chasseurs de remettre en cause les lois ou les règlements qui leur sont défavorables. Contre les arguments scientifiques qui fondent souvent ces règlements, ils prétendent désormais produire leurs propres chiffres. « Il fallait quelque chose qui puisse sortir des données incontestables », explique à Nord Littoral (16 avril), Jean-Michel Taccoen, le conseiller régional, vice-président de la fédération des chasseurs du Pas-de-Calais, qui a porté le dossier radar à la Région.
 « C’est notre pierre à l’édifice scientifique, renchérit Anne Trannoy, directrice de la fédération régionale des chasseurs des Hauts-de-France. Depuis des années on nous accuse – malgré tous les efforts de comptage – d’orienter nos données pour pratiquer la chasse sur une plus longue période. » Avec le radar au moins, poursuit-elle, « il n’y a pas d’erreur humaine. La machine compte. Scientifiquement. C’est sans commentaire ».
L’avantage du radar, insistent les chasseurs, c’est qu’il fonctionne 24 h/24 et qu’il capte tout ce qui vole – y compris les insectes – jusqu’à une hauteur de 3 000 mètres. 80 % des oiseaux migrateurs voyagent de nuit et 80 % de ceux qui le font de jour passent en altitude, hors de vue des observateurs humains, même pourvus de jumelles, martèlent-ils encore. De là à vouloir démontrer qu’il y a beaucoup plus d’oiseaux en circulation que les comptages humains ne l’indiquent, il n’y a qu’un pas…
Le radar, qui n’enregistre que des échos et produit des nuages de points, ne serait toutefois rien sans un logiciel capable de décrypter ces images. Or celui des chasseurs serait le nec plus ultra : il arriverait à distinguer chaque espèce d’oiseau « en fonction de leur taille et de la fréquence du battement d’aile », affirme Anne Trannoy.
Bien sûr, un tel joujou a un prix : 180 000 euros. Il s’agit d’un appareil très puissant conçu à l’origine pour un usage maritime. Mais les chasseurs n’ont déboursé que 9 000 euros de leur poche. La région a subventionné la machine à hauteur de 70 %, épaulée par l’Agence de l’eau Artois-Picardie, à 25 %. À cela s’ajoutent des coûts d’exploitation et un traitement des données encore plus élevé : 200 000 euros. Là encore, tout est essentiellement financé sur argent public (190 400 euros apportés par la Région et l’Agence de l’eau*). Au total, les élus régionaux ont donc signé un chèque de 226 000 euros par une délibération votée à l’unanimité le 30 juin 2017. Mais ce consensus apparent cache des doutes et des questions, comme Mediacités l’a découvert.
Avis négatif des services techniques
Les services internes du conseil régional ont en effet tiré la sonnette d’alarme durant l’instruction du dossier de subvention. Les techniciens de la direction Environnement auraient même formulé un avis négatif, selon quatre sources différentes interrogées par Mediacités. En cause : l’analyse des données recueillies par le radar. D’après la délibération votée par les élus du conseil régional, elle doit être confiée à deux laboratoires présentés comme des « prestataires extérieurs » à la fédération régionale des chasseurs. Il s’agit pourtant d’organismes étroitement liés au lobby des fusils.
Pour le premier, l’Institut scientifique nord-est Atlantique (ISNEA), le conflit d’intérêts est à peine voilé. L’ISNEA affiche un objectif désintéressé : « améliorer la connaissance et la gestion de la faune sauvage et de leurs habitats ». Mais son numéro de téléphone renvoie directement au standard de
la fédération des chasseurs du Pas-de-Calais ! Et son président d’honneur n’est autre que… Willy Schraen. Pas étonnant quand on sait que plusieurs fédérations départementales contribuent au budget de l’association.
Contacté, Patrick Massenet, président de l’ISNEA et retraité de la police nationale, nous donne la composition du comité scientifique de cet organisme créé en 2013 : Benjamin Bigot, Moana Grysan et Mathieu Boos. Les deux premiers travaillent pour les associations départementales de chasseurs. Quant au troisième, véritable personnage clé… nous le décrirons en détail un peu plus loin.
Selon Patrick Massenet, l’un des enjeux de l’ISNEA est de « pouvoir chasser et continuer à chasser pour les générations à venir ». L’institut évalue les mouvements migratoires, recense les populations d’oiseaux des milieux humides, estime le nombre de volatiles visibles en fonction des tranches horaires d’une journée. Ces études sont financées par de grandes entreprises qui dépendent pour leurs affaires de la bonne santé du secteur de la chasse. Exemples: le fabricant d’armes Remington, le groupe Versicolor, no 1 de la presse cynégétique en France, ou encore Gabion Unlimited, qui fabrique des vêtements de chasse, des armes et des munitions.
Un scientifique caution des chasseurs
Le second laboratoire de recherche détonne un peu moins dans le paysage scientifique. Il repose sur… Mathieu Boos, spécialiste de l’écophysiologie animale.
Ce biologiste a écrit une thèse sur les réserves énergétiques que stockent le canard colvert et la bécasse des bois pour tenir l’hiver. Au début des années 2000, il ouvre un cabinet d’études, Naturaconsta, qui propose des expertises en écophysiologie. Cette discipline cherche à comprendre l’impact des contraintes environnementales sur les organismes vivants. Les contrats passés par les fédérations des chasseurs avec Naturaconsta semblent représenter une part importante
de son chiffre d’affaires. Quelle proportion ? « Je ne vous répondrai pas », assène Mathieu Boos, qui dit « travailler pour ceux qui le sollicitent ».
Il est ainsi souvent amené à quitter l’Alsace, où il habite, pour honorer des commandes de fédérations de chasseurs dans le Gard, le Calvados, la Haute-Marne ou encore l’Oise…
Mathieu Boos, qu’on appelle « Docteur Boos » dans le milieu des chasseurs, est donc aussi le directeur scientifique de l’ISNEA. Si la délibération du conseil régional mentionne deux prestataires pour acquérir et exploiter les données du radar, il est en fait le seul scientifique à la manœuvre. On comprend mieux les interrogations des services techniques de la Région. Nous avons demandé à Jean-Michel Taccoen, qui revendique le radar comme son « bébé », si le manque d’indépendance de la personne chargée de traiter les données ne posait pas un problème. « Les données d’un radar sont incontestables, a répondu l’élu. Et le scientifique Mathieu Boos est reconnu par ses pairs en Europe. » De fait, il a été un des deux représentants français du programme européen ENRAM, un réseau de surveillance par radar des mouvements des animaux.
La question de son indépendance n’a malheureusement pas été débattue lors de l’examen du projet en Commission environnement puisque les objections des services techniques n’ont pas été apportées au débat. « Si j’avais su qu’il y avait eu un avis négatif, j’aurais voté contre, non par esprit de parti mais pour avoir des explications, affirme l’élu du Rassemblement Bleu Marine (RBM) Paul-Henri Hansen Catta, lui-même ancien président de la fédération des chasseurs de l’Aisne et auteur d’un « Larousse de la chasse ». Sur le plan technique et scientifique, je ne suis pas capable d’en évaluer la pertinence. Mais dans la mesure où je pensais qu’il avait été validé par l’instruction, je n’avais pas de raison de m’y opposer. »
Le conseiller régional RBM indique toutefois s’être interrogé sur l’importance des « montants engagés [qui] n’ont pas donné lieu à appel d’offres ». Les sommes déboursées par le conseil régional sont en effet non négligeables : 100 000 euros pour l’achat du radar et 126 000 euros pour le traitement des
données. Mais les subventions ne sont pas soumises au code des marchés publics. La délibération a donc passé sans souci le contrôle de légalité du préfet qui « n’a pas à juger de l’opportunité de la subvention et des modalités de sa mise en œuvre », précise la préfecture des Hauts-de-France, interrogée par Mediacités…
Passe d’armes avec les écologistes
Si le radar des chasseurs n’a fait l’objet d’aucune critique de la part des élus de la Région, il a suscité les protestations d’une association locale de protection des oiseaux. Dix-sept jours après sa mise en service, le Groupe ornithologique et naturaliste du Nord-Pas-de-Calais (GON) critique un « jeu de l’oie » qui permettrait « aux chasseurs de gagner à tous les coups » depuis qu’ils sont en charge de la biodiversité au conseil régional. Avec une case « convention pluriannuelle d’objectifs » qui leur rapportera 400 000 euros en 2018 et 2019 et une case « radar », dotée, elle, de 226 000 euros.
Le GON se moque aussi de la prétention des chasseurs à se poser en pionniers du radar ornithologique et passe en revue les limites de cette technologie.
À commencer par son incapacité à vraiment distinguer les espèces. Limites confirmées par le chercheur Félix Liechti, responsable du département « Migration des oiseaux » à la
Station ornithologique suisse Vogelwarte, pionnière dans l’utilisation de ce type d’appareil en Europe. « On peut faire la différence entre des passereaux et des oiseaux d’eau. Mais la technologie du radar ne donne pas le détail de l’espèce. La fréquence du battement d’aile et la taille de l’animal ne suffisent pas : toute une série d’espèces tombent dans le même ordre de grandeur. »
Pour Alain Ward, membre du GON, les motivations des chasseurs ne visent donc pas une meilleure connaissance de la biodiversité. Leur objectif, selon lui ? « Déplacer les règles fixées par la “Directive Oiseaux”, qui définit le cadre de la protection de ces animaux dans toute l’Union européenne. » La directive, votée dès 1979 et amendée ensuite, impose par exemple la fin de la chasse à l’oie cendrée le 31 janvier. Les chasseurs revendiquent la chasse de cet animal pendant le mois de février. Willy Schraen ne s’en cache pas : « Avec ce genre d’outils, si on veut maintenir une population, on sait ce qu’on peut prélever, explique-t-il à Nord Littoral. Si on veut la diminuer un petit peu comme l’oie cendrée qui pose énormément de problèmes sur le flyway européen, eh bien, avec ça, on peut savoir exactement ce qu’il faut prélever. »
Un radar pour évaluer les populations d’oiseaux ?
Quant à dresser un inventaire complet de la biodiversité aviaire des Hauts-de-France grâce au radar, Alain Ward n’y croit pas une seconde. Les données issues du radar seront « de toutes façons incomplètes », affirme-t-il. Et répertorier les flux migratoires « ne suffit pas pour déterminer l’état de conservation d’une espèce ». Les critiques ironiques du GON ont poussé Jean-Michel Taccoen à contre-attaquer. Dans un post sur Facebook, il fustige une « association militante [qui] n’a rien compris au progrès de la recherche scientifique ». Et réaffirme la capacité du radar à « discriminer les animaux ». « Nous pouvons distinguer une centaine d’espèces », affirme Mathieu Boos.
 « Une classification automatique aussi précise est tout simplement impossible », tranche Vincent Delcourt, responsable du développement radar pour la société Biotope, un des acteurs du marché des études de suivi de l’avifaune (et donc concurrent potentiel de Naturaconsta). Le radar vertical, comme celui des chasseurs des Hauts-de-France, peut être un outil formidable pour savoir comment se déroule le déplacement des oiseaux migrateurs au-dessus d’un point particulier. Mais il ne permet pas d’améliorer la connaissance de la biodiversité régionale. Il faudrait pour cela un radar de type horizontal, qui seul permet de suivre des trajectoires d’oiseaux et donc de connaître les déplacements locaux des oiseaux nicheurs. »
La preuve « de l’apport des chasseurs à la connaissance de la biodiversité » reste donc à faire, n’en déplaise à Xavier Bertrand – en tout cas en ce qui concerne l’apport ce radar. De fait, il faudra deux ans avant la publication des premières études. Ce qui n’empêche pas Willy Schraen de s’emballer : «
Le dossier radar est un dossier extraordinaire. Vous imaginez ? Plus d’homme pour contredire ou cliver l’arrivée des données », explique-t-il dans une vidéo postée sur la page Facebook de l’ISNEA.
Le nouveau radar des Hauts-de-France s’ajoute à d’autres radars que l’institut possède déjà. Il s’inscrit dans une volonté de « faire bouger les lignes » au plan national. « On est en train de mettre en place des réseaux de dénombrement avec des technologies modernes, expliquait récemment son président Patrick Massenet devant une assemblée de chasseurs. Vous allez voir les résultats qu’on va pouvoir obtenir. » Oui, on attend de voir.